Saturday, April 2, 2011

Femmes damnées


Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchent et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, coeurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l'amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;

D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
À travers les rochers pleins d'apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations;

II en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T'appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens!

Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L'écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d'infini dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins

Charles Baudelaire



Like pensive cattle, lying on the sands,
they turn their eyes towards the sea’s far hills,
and, feet searching each other’s, touching hands,
know sweet languor and the bitterest thrills.
Some, where the stream babbles, deep in the woods,
their hearts enamoured of long intimacies,
go spelling out the loves of their own girlhoods,
and carving the green bark of young trees.
Others, like Sisters, walk, gravely and slow,
among the rocks, full of apparitions,
where Saint Anthony saw, like lava flows,
the bared crimson breasts of his temptations.
There are those, in the melting candle’s glimmer,
who in mute hollows of caves still pagan,
call on you to relieve their groaning fever,
O Bacchus, to soothe the remorse of the ancients!
And others, whose throats love scapularies,
who, hiding whips under their long vestment,
in the sombre groves of the night, solitaries,
blend the sweats of joy with the tears of torment.
O virgins, o demons, o monsters, o martyrs,
great spirits, despisers of reality,
now full of cries, now full of tears,
pious and lustful, seeking infinity,
you, whom my soul has pursued to your hell,
poor sisters, I adore you as much as I weep,
for your dismal sufferings, thirsts that swell,
and the vessels of love, where your great hearts steep!


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